Livre premier : Le tao (la voie)

Tao Te  King, Lao Tseu

-1-

La voie qui peut être exprimée par la parole n’est pas la Voie éternelle ; le nom qui peut être nommé n’est pas le Nom éternel.

(L’être) sans nom est l’origine du ciel et de la terre ; avec un nom, il est la mère de toutes choses.

C’est pourquoi, lorsqu’on est constamment exempt de passions, on voit son essence spirituelle ; lorsqu’on a constamment des passions, on le voit sous une forme bornée.

Ces deux choses ont une même origine et reçoivent des noms différents. On les appelle toutes deux profondes. Elles sont profondes, doublement profondes. C’est la porte de toutes les choses spirituelles.


-2-

Dans le monde, lorsque tous les hommes ont su apprécier la beauté (morale), alors la laideur (du vice) a paru. Lorsque tous les hommes ont su apprécier le bien, alors la mal a paru. C’est pourquoi l’être et le non-être naissent l’un de l’autre.

Le difficile et le facile se produisent mutuellement.

Le long et le court se donnent mutuellement leur forme.

Le haut et le bas montrent mutuellement leur inégalité.

Les tons et la voix s’accordent mutuellement.

L’antériorité et la postériorité sont la conséquence l’une de l’autre.

De là vient que le saint homme fait son occupation du non-agir.

Il fait consister ses instructions dans le silence.

Alors tous les êtres se mettent en mouvement, et il ne leur refuse rien.

Il les produit et ne se les approprie pas.

Il les perfectionne et ne compte pas sur eux.

Ses mérites étant accomplis, il ne s’y attache pas.

Il ne s’attache pas à ses mérites ; c’est pourquoi ils ne le quittent point.


-3-

En n’exaltant pas les sages, on empêche le peuple de se disputer.

En ne prisant pas les biens d’une acquisition difficile, on empêche le peuple de se livrer au vol.

En ne regardant point des objets propres à exciter des désirs, on empêche que le cœur du peuple ne se trouble1.

C’est pourquoi, lorsque le saint homme gouverne, il vide son cœur, il remplit son ventre (son intérieur), il affaiblit sa volonté, et il fortifie ses os.

Il s’étudie constamment à rendre le peuple ignorant et exempt de désirs.

Il fait en sorte que ceux qui ont du savoir n’osent pas agir.

Il pratique le non-agir, et alors il n’y a rien qui ne soit bien gouverné.


-4-

Le Tao est vide ; si l’on en fait usage, il paraît inépuisable.

Ô qu’il est profond ! Il semble le patriarche de tous les êtres.

Il émousse sa subtilité, il se dégage de tous liens, il tempère sa splendeur, il s’assimile à la poussière.

Ô qu’il est pur ! Il semble subsister éternellement.

J’ignore de qui il est fils ; il semble avoir précédé le maître du ciel.


-5-

Le ciel et la terre n’ont point d’affection particulière. Ils regardent toutes les créatures comme le chien2 de paille (du sacrifice).

Le saint homme n’a point d’affection particulière; il regarde tout le peuple comme le chien de paille (du sacrifice).

L’être qui est entre le ciel et la terre ressemble à un soufflet de forge qui est vide et ne s’épuise point, que l’on met en mouvement et qui produit de plus en plus (du vent).

Celui qui parle beaucoup (du Tao) est souvent réduit au silence.

Il vaut mieux observer le milieu.


-6-

L’esprit de la vallée ne meurt pas ; on l’appelle la femelle mystérieuse.

La porte de la femelle mystérieuse s’appelle la racine du ciel et de la terre.

Il est éternel et semble exister (matériellement).

Si l’on en fait usage, on n’éprouve aucune fatigue.


-7-

Le ciel et la terre ont une durée éternelle.

S’ils peuvent avoir une durée éternelle, c’est parce qu’ils ne vivent pas pour eux seuls. C’est pourquoi ils peuvent avoir une durée éternelle.

De là vient que le saint homme se met après les autres, et il devient le premier.

Il se dégage de son corps, et son corps se conserve.

N’est-ce pas qu’il n’a point d’intérêt privés?

C’est pourquoi il peut réussir dans ses intérêts privés.


-8-

L’homme d’une vertu supérieure est comme l’eau.

L’eau excelle à faire du bien aux êtres et ne lutte point.

Elle habite les lieux que déteste la foule.

C’est pourquoi (le sage) approche du Tao.

Il se plaît dans la situation la plus humble.

Son cœur aime à être profond comme un abîme.

S’il fait des largesses, il excelle à montrer de l’humanité.

S’il parle, il excelle à pratiquer la vérité.

S’il gouverne, il excelle à procurer la paix.

S’il agit, il excelle à montrer sa capacité.

S’il se meut, il excelle à se conformer aux temps.

Il ne lutte contre personne ; c’est pourquoi il ne reçoit aucune marque de blâme.


-9-

Il vaut mieux ne pas remplir un vase que de vouloir le maintenir (lorsqu’il est plein).

Si l’on aiguise une lame, bien qu’on l’explore avec la main, on ne pourra la conserver constamment (tranchante).

Si une salle est remplie d’or et de pierres précieuses, personne ne pourra les garder.

Si l’on est comblé d’honneurs et qu’on s’enorgueillisse, on s’attirera des malheurs.

Lorsqu’on a fait de grandes choses et obtenu de la réputation, il se retirer à l’écart.

Telle est la voie du ciel.


-10-

L’âme spirituelle doit commander à l’âme sensitive.

Si l’homme conserve l’unité, elles pourront rester indissolubles.

S’il dompte sa force vitale et la rend extrêmement souple, il pourra être comme un nouveau-né.

S’il se délivre des lumières de l’intelligence, il pourra être exempt de toute infirmité (morale).

S’il chérit le peuple et procure la paix au royaume, il pourra pratiquer le non-agir.

S’il laisse les portes du ciel s’ouvrir et se fermer6, il pourra être comme la femelle (c’est-à-dire rester au repos).

Si ses lumières pénètrent en tous lieux, il pourra paraître ignorant.

Il produit les êtres et les nourrit.

Il les produit et ne les regarde pas comme sa propriété.

Il leur fait du bien et ne compte pas sur eux.

Il règne sur eux et ne les traite pas en maître.

C’est ce qu’on appelle posséder une vertu profonde.


-11-

Trente rais se réunissent autour d’un moyeu. C’est de son vide que dépend l’usage du char.

On pétrit de la terre glaise pour faire des vases.

C’est de son vide que dépend l’usage des vases.

On perce des portes et des fenêtres pour faire une maison. C’est de leur vide que dépend l’usage de la maison.

C’est pourquoi l’utilité vient de l’être, l’usage naît du non-être.


-12-

Les cinq couleurs émoussent la vue de l’homme.

Les cinq notes (de musique) émoussent l’ouïe de l’homme.

Les cinq saveurs émoussent le goût de l’homme.

Les courses violentes, l’exercice de la chasse égarent le cœur de l’homme.

Les biens d’une acquisition difficile poussent l’homme à des actes qui lui nuisent.

De là vient que le saint home s’occupe de son intérieur et ne s’occupe pas de ses yeux.

C’est pourquoi il renonce à ceci et adopte cela.


-13-

Le sage redoute la gloire comme l’ignominie ; son corps lui pèse comme une grande calamité.

Qu’entend-on par ces mots : il redoute la gloire comme l’ignominie ?

La gloire est quelque chose de bas. Lorsqu’on l’a obtenue, on est comme rempli de crainte ; lorsqu’on l’a perdue, on est comme rempli de crainte.

C’est pourquoi l’on dit : il redoute la gloire comme l’ignominie.

Qu’entend-on par ces mots : son corps lui pèse comme une grande calamité ?

Si nous éprouvons de grandes calamités, c’est parce que nous avons un corps.

Quand nous n’avons plus de corps (quand nous nous sommes dégagés de notre corps), quelles calamités pourrions-nous éprouver ?

C’est pourquoi, lorsqu’un homme redoute de gouverner lui-même l’empire, on peut lui confier l’empire ; lorsqu’il a regret de gouverner l’empire, on peut lui remettre le soin de l’empire.


-14-

Vous le regardez (le Tao) et vous ne le voyez pas : on le dit incolore.

Vous l’écoutez et vous ne l’entendez pas : on le dit aphone.

Vous voulez le toucher et vous ne l’atteignez pas : on le dit incorporel.

Ces trois qualités ne peuvent être scrutées à l’aide de la parole. C’est pourquoi on les confond en une seule.

Sa partie supérieure n’est point éclairée ; sa partie inférieure n’est point obscure.

Il est éternel et ne peut être nommé.

Il rentre dans le non-être.

On l’appelle une forme sans forme, une image sans image.

On l’appelle vague, indéterminé.

Si vous allez au-devant de lui, vous ne voyez point sa face ; si vous le suivez vous ne voyez point son dos.

C’est en observant le Tao des temps anciens qu’on peut gouverner les existences d’aujourd’hui.

Si l’homme peut connaître l’origine des choses anciennes, on dit qu’il tient le fil du Tao.


-15-

Dans l’Antiquité, ceux qui excellaient à pratiquer le Tao étaient déliés et subtils, abstraits et pénétrants.

Ils étaient tellement profonds qu’on ne pouvait les connaître.

Comme on ne pouvait les connaître, je m’efforcerai de donner une idée (de ce qu’ils étaient).

Ils étaient timides comme celui qui traverse un torrent en hiver.

Ils étaient graves comme un étranger (en présence de l’hôte).

Ils s’effaçaient comme la glace qui se fond.

Ils étaient rudes comme le bois non travaillé.

Ils étaient vides comme une vallée.

Ils étaient troubles comme une eau limoneuse.

Qui est-ce qui sait apaiser peu à peu le trouble (de son cœur) en le laissant reposer ?

Qui est-ce qui sait naître peu à peu (à la vie spirituelle) par un calme prolongé ?

Celui qui conserve ce Tao ne désire pas d’être plein.

Il n’est pas plein (de lui-même), c’est pourquoi il garde ses défauts (apparents), et ne désire pas (d’être jugé) parfait.


-16-

Celui qui est parvenu au comble du vide arde fermement le repos.

Les dix mille êtres naissent ensemble ; ensuite je les vois s’en retourner.

Après avoir été dans un état florissant, chacun d’eux revient à son origine.

Revenir à son origine s’appelle être en repos.

Être en repos s’appelle revenir à la vie.

Revenir à la vie s’appelle être constant.

Savoir être constant s’appelle être éclairé.

Celui qui ne sait pas être constant s’abandonne au désordre et s’attire des malheurs.

Celui qui sait être constant a une âme large.

Celui qui a une âme large est juste.

Celui qui est juste devient roi.

Celui qui est roi s’associe au ciel.

Celui qui s’associe au ciel imite le Tao.

Celui qui imite le Tao subsiste longtemps ; jusqu’à la fin de sa vie, il n’est exposé à aucun danger.


-17-

Dans la Haute Antiquité, le peuple savait seulement qu’il avait des rois.

Les suivants, il les aima et leur donna des louanges.

Les suivants il les craignit.

Les suivants, il les méprisa.

Celui qui n’a pas confiance dans les autres n’obtient pas leur confiance.

(Les premiers) étaient graves et réservés dans leurs paroles.

Après qu’ils avaient acquis des mérites et réussi dans leurs desseins, les cent familles disaient : Nous suivons notre nature.


-18-

Quand la grande Voie eut dépéri, on vit paraître l’humanité et la justice.

Quand la prudence et la perspicacité se furent montrées, on vit naître une grande hypocrisie.

Quand les six parents eurent cessé de vivre en bonne harmonie, on vit des actes de piété filiale et d’affection paternelle.

Quand les États furent tombés dans le désordre, on vit des sujets fidèles et dévoués.


-19-

Si vous renoncez à la sagesse et quittez la prudence, le peuple sera cent fois plus heureux.

Si vous renoncez à l’humanité et quittez la justice, le peuple reviendra à la piété filiale et à l’affection paternelle.

Si vous renoncez à l’habileté et quittez le lucre, les voleurs et les brigands disparaîtront.

Renoncez à ces trois choses et persuadez-vous que l’apparence ne suffit pas.

C’est pourquoi je montre aux hommes ce à quoi ils doivent s’attacher.

Qu’ils tâchent de laisser voir leur simplicité, de conserver leur pureté, d’avoir peu d’intérêts privés et peu de désirs.


-20-

Renoncez à l’étude, et vous serez exempt de chagrins.

Combien est petite la différence de weï (un oui bref) et de o (un oui lent) !

Combien est grande la différence du bien et du mal !

Ce que les hommes craignent, on ne peut s’empêcher de le craindre.

Ils s’abandonnent au désordre et ne s’arrêtent jamais.

Les hommes de la multitude sont exaltés de joie comme celui qui se repaît de mets succulents, comme celui qui est monté, au printemps, sur une tour élevée.

Moi seul je suis calme : (mes affections) n’ont pas encore germé.

Je ressemble à un nouveau-né qui n’a pas encore souri à sa mère.

Je suis détaché de tout, on dirait que je ne sais où aller.

Les hommes de la multitude ont du superflu ; moi seul je suis comme un homme qui a perdu tout.

Je suis un homme d’un esprit borné, je suis dépourvu de connaissances.

Les hommes de la multitude sont remplis de lumières ; moi seul je suis comme plongé dans les ténèbres.

Les hommes du monde sont doués de pénétration ; mois seul j’ai l’esprit trouble et confus.

Je suis vague comme la mer ; je flotte comme si je ne savais où m’arrêter.

Les hommes de la multitude ont tous de la capacité ; moi seul je suis stupide ; je ressemble à un homme rustique.

Mois seul je diffère des autres hommes parce que je révère la mère qui nourrit (tous les êtres).


-21-

Les formes visibles de la grande Vertu émanent uniquement du Tao.

Voici quelle est la nature du Tao.

Il est vague, il est confus.

QU’il est confus, qu’il est vague !

Au-dedans de lui, il y a des images.

Qu’il est vague, qu’il est confus !

Au-dedans de lui il y a une essence spirituelle. Cette essence spirituelle est profondément vraie.

Au-dedans de lui, réside le témoignage infaillible (de ce qu’il est) ; depuis les temps anciens jusqu’à aujourd’hui, son nom n’a point passé.

Il donne issue (naissance) à tous les êtres.

Comme sais-je qu’il en est ainsi de tous les êtres ?

(Je le sais) par le Tao.


-22-

Ce qui est incomplet devient entier.

Ce qui est courbé devient droit.

Ce qui est creux devient plein.

Ce qui est usé devient neuf.

Avec peu (de désirs) on acquiert le Tao ; avec beaucoup (de désirs) on s’égare.

De là vient que le saint homme conserve l’Unité (le Tao), et il est le modèle du monde.

Il ne se met pas en lumière, c’est pourquoi il brille.

Il ne s’approuve point, c’est pourquoi il jette de l’éclat.

Il ne se vante point, c’est pourquoi il a du mérite.

Il ne se glorifie point, c’est pourquoi il est le supérieur des autres.

Il ne lutte point, c’est pourquoi il n’y a personne dans l’empire qui puisse lutter contre lui.

L’axiome des anciens : Ce qui est incomplet devient entier, était-ce une expression vide de sens ?

Quand l’homme est devenu véritablement parfait, (le monde) vient se soumettre à lui.


-23-

Celui qui ne parle pas (arrive au) non-agir.

Un vent rapide ne dure pas toute la matinée ; une pluie violente ne dure pas tout le jour.

Qui est-ce qui produit ces deux choses ? Le ciel et la terre.

Si le ciel et la terre même ne peuvent subsister longtemps, à plus forte raison l’homme !

C’est pourquoi si l’homme se livre au Tao, il s’identifie au Tao ; s’il se livre à la vertu, il s’identifie à la vertu ; s’il se livre au crime, il s’identifie au crime.


-24-

Celui qui se dresse sur ses pieds ne peut se tenir droit ; celui qui étend les jambes ne peut marcher.

Celui qui tient à ses vues n’est point éclairé.

Celui qui s’approuve lui-même ne brille pas.

Celui qui se vante n’a point de mérite.

Celui qui se glorifie ne subsiste pas longtemps.

Si l’on juge cette conduite selon le Tao, on la compare à un reste d’aliments ou à un goitre hideux qui inspirent aux hommes un constant dégoût.

C’est pourquoi celui qui possède le Tao ne s’attache pas à cela.


-25-

Il est un être confus qui existait avant le ciel et la terre.

Ô qu’il est calme ! Ô qu’il est immatériel !

Il subsiste seul et ne change point.

Il circule partout et ne périclite point.

Il peut être regardé comme la mère de l’univers.

Moi, je ne sais pas son nom.

Pour lui donner un titre, je l’appelle Voie (Tao).

En m’efforçant de lui faire un nom, je l’appelle grand.

De grand, je l’appelle fugace.

De fugace, je l’appelle éloigné.

D’éloigné, je l’appelle (l’être) qui revient.

C’est pourquoi le Tao est grand, le ciel est grand, la terre est grande, le roi aussi est grand.

Dans le monde, il y a quatre grandes choses, et le roi en est une.

L’homme imite la terre ; la terre imite le ciel, le ciel imite le Tao ; le Tao imite sa nature.


-26-

Le grave est la racine du léger ; le calme est le maître du mouvement.

De là vient que le saint homme marche tout le jour (dans le Tao) et ne s’écarte point de la quiétude et de la gravité.

Quoiqu’il possède des palais magnifiques, il reste calme et les fuit.

Mais hélas ! Les maîtres de dix mille chars se conduisent légèrement dans l’empire !

Par une conduite légère, on perd ses ministres ; par l’emportement des passions, on perd son trône.


-27-

Celui qui sait marcher (dans le Tao) ne laisse pas de traces ; celui qui sait parler ne commet point de fautes ; celui qui sait compter ne se sert point d’instruments de calcul ; celui qui sait fermer (quelque chose) ne se sert point de verrou, et il est impossible de l’ouvrir ; celui qui sait lier (quelque chose) ne se sert point de cordes, et il est impossible de le délier.

De là vient que le Saint excelle constamment à sauver les hommes ; c’est pourquoi il n’abandonne pas les hommes.

Il excelle constamment à sauver les êtres ; c’est pourquoi il n’abandonne pas les êtres.

Cela s’appelle être doublement éclairé.

C’est pourquoi l’homme vertueux est le maître de celui qui n’est pas vertueux.

L’homme qui n’est pas vertueux est le secours de l’homme vertueux.

Si l’un n’estime pas son maître, si l’autre n’affectionne pas celui qui est son secours, quand on leur accorderait une grande prudence, ils sont plongés dans l’aveuglement. Voilà ce qu’il y a de plus important et de plus subtil !


-28-

Celui qui connaît sa force et garde la faiblesse est la vallée de l’empire (c’est-à-dire le centre où accourt tout l’empire).

S’il est la vallée de l’empire, la vertu constante ne l’abandonnera pas ; il reviendra à l’état d’enfant.

Celui qui connaît ses lumières et garde les ténèbres, est le modèle de l’empire.

S’il est le modèle de l’empire, la vertu constante ne faillira pas (en lui), et il reviendra au comble (de la pureté). Celui qui connaît sa gloire et garde l’ignominie est aussi la vallée de l’empire.

S’il est la vallée de l’empire, sa vertu constante atteindra la perfection et il reviendra à la simplicité parfaite (au Tao).

Quand la simplicité parfaite (le Tao) s’est répandue, elle a formé les êtres.

Lorsque le saint homme est élevé aux emplois, il devient le chef des magistrats. Il gouverne grandement et ne blesse personne.


-29-

Si l’homme agit pour gouverner parfaitement l’empire, je vois qu’il n’y réussira pas.

L’empire est (comme) un vase divin (auquel l’homme) ne doit pas travailler.

S’il y travaille, il le détruit ; s’il veut le saisir, il le perd.

C’est pourquoi, parmi les êtres, les uns marchent (en avant) et les autres suivent ; les uns réchauffent et les autres refroidissent ; les uns sont forts et les autres faibles, les uns se meuvent et les autres s’arrêtent.

De là vient que le saint homme supprime les excès, le luxe et la magnificence.


-30-

Celui qui aide le maître des hommes par le Tao ne (doit pas) subjuguer l’empire par les armes.

Qui qu’on fasse aux hommes, ils rendent la pareille.

Partout où séjournent les troupes, on voit naître les épines et les ronces.

À la suite des grandes guerres, il y a nécessairement des années de disette.

L’homme vertueux frappe un coup décisif et s’arrête.

Il n’ose subjuguer l’empire par la force des armes.

Il frappe un coup décisif et ne se vante point.

Il frappe un coup décisif et ne se glorifie point.

Il frappe un coup décisif et ne s’enorgueillit point.

Il frappe un coup décisif et ne combat que par nécessité.

Il frappe un coup décisif et ne veut point paraître fort.

Quand les êtres sont arrivés à la plénitude de leur force, ils vieillissent.

Cela s’appelle ne pas imiter le Tao. Celui qui n’imite pas le Tao ne tarde pas à périr.


-31-

Les armes les plus excellentes sont des instruments de malheur.

Tous les hommes les détestent. C’est pourquoi celui qui possède le Tao ne s’y attache pas.

En temps de paix, le sage estime la gauche ; celui qui fait la guerre estime la droite.

Les armes sont des instruments de malheur ; ce ne sont point les instruments du sage.

Il ne s’en sert que lorsqu’il ne peut s’en dispenser, et met au premier rang le calme et le repos.

S’il triomphe, il ne s’en réjouit pas. S’en réjouir, c’est aimer à tuer les hommes.

Celui qui aime à tuer les hommes ne peut réussir à régner sur l’empire.

Dans les événements heureux, on préfère la gauche ; dans les événements malheureux, on préfère la droite.

Le général en second occupe la gauche ; le général en chef occupe la droite.

Je veux dire qu’on le place suivant les rites funèbres.

Celui qui a tué une multitude d’hommes doit pleurer sur eux avec des larmes et des sanglots.

Celui qui a vaincu dans un combat, on le place suivant les rites funèbres.


-32-

Le Tao est éternel et n’a pas de nom.

Quoiqu’il soit petit de sa nature, le monde entier ne pourrait le subjuguer.

Si les vassaux et les rois peuvent le conserver, tous les êtres viendront spontanément se soumettre à eux.

Le ciel et la terre s’uniront ensemble pour faire descendre une douce rosée, et les peuples se pacifieront d’eux-mêmes sans que personne ne le leur ordonne.

Dès que le Tao se fut divisé, il eut un nom.

Ce nom une fois établi, il faut savoir se retenir.

Celui qui sait se retenir ne périclite jamais.

Le Tao est répandu dans l’univers19.

(Tous les êtres retournent à lui) comme les rivières et les ruisseaux des montagnes retournent aux fleuves et aux mers.


-33-

Celui qui connaît les hommes est prudent.

Celui qui se connaît lui-même est éclairé.

Celui qui dompte les hommes est puissant.

Celui qui se dompte lui-même est fort.

Celui qui sait se suffire est assez riche.

Celui qui agit avec énergie est doué d’une ferme volonté.

Celui qui ne s’écarte point de sa nature subsiste longtemps.

Celui qui meurt et ne périt pas jouit d’une (éternelle) longévité


-34-

Le Tao s’étend partout ; il peut aller à gauche comme à droite.

Tous les êtres comptent sur lui pour naître, et il ne les repousse point.

Quand ses mérites sont accomplis, il ne se les attribue point.

Il aime et nourrit tous les êtres, et ne se regarde pas comme leur maître.

Il est constamment sans désirs : on peut l’appeler petit.

Tous les êtres se soumettent à lui, et il ne se regarde pas comme leur maître : on peut l’appeler grand.

De là vient que, jusqu’à la fin de sa vie, le saint homme ne s’estime pas grand.

C’est pourquoi il peut accomplir de grandes choses.


-35-

Le saint garde la grande image (le Tao), et tous les peuples de l’empire accourent à lui.

Ils accourent, et il ne leur fait point de mal ; il leur procure la paix, le calme et la quiétude.

La musique et les mets exquis retiennent l’étranger qui passe.

Mais lorsque le Tao sort de notre bouche, il est fade et sans saveur.

On le regarde et l’on ne peut le voir ; on l’écoute et l’on ne peut l’entendre ; on l’emploie et l’on ne peut l’épuiser.


-36-

Lorsqu’une créature est sur le point de se contracter, (on reconnaît) avec certitude que dans l’origine elle a eu de l’expansion.

Est-elle sur le point de s’affaiblir, (on reconnaît) avec certitude que dans l’origine elle a eu de la force.

Est-elle sur le point de dépérir, (on reconnaît) avec certitude que dans l’origine elle a eu de la splendeur.

Est-elle sur le point d’être dépouillée de tout, (on reconnaît) avec certitude que dans l’origine elle a été comblée de dons.

Cela s’appelle (une doctrine à la fois)cachée et éclatante.

Ce qui est mou triomphe de ce qui est dur ; ce qui est faible triomphe de ce qui est fort.

Le poisson ne doit point quitter les abîmes ; l’arme acérée du royaume ne doit pas être montrée au peuple.


-37-

Le Tao pratique constamment le non-agir et (pourtant) il n’y a rien qu’il ne fasse.

Si les rois et les vassaux peuvent le conserver, tous les êtres se convertiront.

Si, une fois convertis, ils veulent encore se mettre en mouvement, je les contiendrai à l’aide de l’être simple qui n’a pas de nom (c’est-à-dire le Tao).

L’être simple qui n’a pas de nom, il ne faut pas même le désirer.

L’absence de désirs procure la quiétude.

Alors l’empire se rectifie de lui-même.

* * *