Livre second : La vertu

Tao Te  King, Lao Tseu

-38-

Les hommes d’une vertu supérieure ignorent leur vertu ; c’est pourquoi ils ont de la vertu.

Les hommes d’une vertu inférieure n’oublient pas leur vertu ; c’est pourquoi ils n’ont pas de vertu.

Les hommes d’une vertu supérieure la pratiquent sans y songer.

Les hommes d’une vertu inférieure la pratiquent avec intention.

Les hommes d’une humanité supérieure la pratiquent sans y songer.

Les hommes d’une équité supérieure la pratiquent avec intention.

Les hommes d’une urbanité supérieure la pratiquent et personne n’y répond ; alors ils emploient la violence pour qu’on les paye de retour.

C’est pourquoi l’on a de la vertu après avoir perdu le Tao ; de l’humanité après avoir perdu la vertu ; de l’équité après avoir perdu l’humanité ; de l’urbanité après avoir perdu l’équité.

L’urbanité n’est que l’écorce de la droiture et de la sincérité ; c’est la source du désordre.

Le faux savoir n’est que la fleur du Tao et le principe de l’ignorance.

C’est pourquoi un grand homme s’attache au solide et laisse le superficiel.

Il estime le fruit et laisse la fleur.

C’est pourquoi il rejette l’une et adopte l’autre.


-39-

Voici les choses qui jadis ont obtenu l’Unité.

Le ciel est pur parce qu’il a obtenu l’Unité.

La terre est en repos parce qu’elle a obtenu l’Unité.

Les esprits sont doués d’une intelligence divine parce qu’ils ont obtenu l’Unité.

Les vallées se remplissent parce qu’elles ont obtenu l’Unité.

Les dix mille êtres naissent parce qu’ils ont obtenu l’Unité.

Les princes et rois sont les modèles du monde parce qu’ils ont obtenu l’Unité.

Voilà ce que l’unité produit.

Si le ciel perdait sa pureté, il se dissoudrait ;

Si la terre perdait son repos, elle s’écroulerait ;

Si les esprits perdaient leur intelligence divine, ils s’anéantiraient ;

Si les vallées ne se remplissaient plus, elles se dessécheraient ;

Si les dix mille êtres ne naissaient plus, ils s’éteindraient ;

Si les princes et les rois s’enorgueillissaient de leur noblesse et de leur élévation, et cessaient d’être les modèles (du monde), ils seraient renversés.

C’est pourquoi les nobles regardent la roture comme leur origine ; les hommes élevés regardent la bassesse de la condition comme leur premier fondement.

De là vient que les princes et les rois s’appellent eux-mêmes orphelins, hommes de peu de mérite, hommes dénués de vertu.

Ne montrent-ils pas par là qu’ils regardent la roture comme leur véritable origine ? Et ils ont raison !

C’est pourquoi si vous décomposez un char, vous n’avez plus de char.

(Le sage) ne veut pas être estimé comme le jade, ni méprisé comme la pierre.


-40-

Le retour au non-être (produit) le mouvement du Tao.

La faiblesse est la fonction du Tao.

Toutes les choses du monde sont nées de l’être ; l’être est né du non-être.


-41-

Quand les lettrés supérieurs ont entendu parler du Tao, ils le pratiquent avec zèle.

Quand les lettrés du second ordre ont entendu parler du Tao, tantôt ils le conservent, tantôt ils le perdent.

Quand les lettrés inférieurs ont entendu parler du Tao, ils le tournent en dérision. S’ils ne le tournaient pas en dérision, il ne mériterait pas le nom de Tao.

C’est pourquoi les Anciens disaient :

Celui qui a l’intelligence du Tao paraît enveloppé de ténèbres.

Celui qui est avancé dans le Tao ressemble à un homme arriéré.

Celui qui est à la hauteur du Tao ressemble à un homme vulgaire.

L’homme d’une vertu supérieure est comme une vallée.

L’homme d’une grande pureté est comme couvert d’opprobre.

L’homme d’un mérite immense paraît frappé d’incapacité.

L’homme d’une vertu solide semble dénué d’activité.

L’homme simple est vrai semble vil et dégradé.

C’est un grand carré dont on ne voit pas les angles ; un grand vase qui semble loin d’être achevé ; une grande voix dont le son est imperceptible ; une grand image dont on n’aperçoit point la forme

Le Tao se cache et personne ne peut le nommer.

Il sait prêter (secours aux êtres) et les conduire à la perfection.


-42-

Le Tao a produit un ; un a produit deux ; deux a produit trois ; trois a produit tous les êtres.

Tous les êtres fuient le calme et cherchent le mouvement.

Un souffle immatériel forme l’harmonie.

Ce que les hommes détestent, c’est d’être orphelins, imparfaits, dénués de vertu, et cependant les rois s’appellent ainsi eux-mêmes.

C’est pourquoi, parmi les êtres, les uns s’augmentent en se diminuant ; les autres se diminuent en s’augmentant.

Ce que les hommes enseignent, je l’enseigne aussi.

Les hommes violents et inflexibles n’obtiennent point une mort naturelle.

Je veux prendre leur exemple pour la base de mes instructions.


-43-

Les choses les plus molles du monde subjuguent les choses les plus dures du monde.

Le non-être traverse les choses impénétrables. C’est par là que je sais que le non-agir est utile.

Dans l’univers, il y a bien peu d’hommes qui sachent instruire sans parler et tirer profit du non-agir.


-44-

Qu’est-ce qui nous touche de plus près, de notre gloire ou de notre personne ?

Qu’est-ce qui nous est le plus précieux, de notre personne ou de nos richesses ?

Quel est le plus grand malheur, de les acquérir ou de les perdre ?

C’est pourquoi celui qui a de grandes passions est nécessairement exposé à de grands sacrifices.

Celui qui cache un riche trésor éprouve nécessairement de grandes pertes.

Celui qui sait se suffire est à l’abri du déshonneur.

Celui qui sait s’arrêter ne périclite jamais.

Il pourra subsister longtemps.


-45-

(Le Saint) est grandement parfait, et il paraît plein d’imperfections ; ses ressources ne s’usent point.

Il est grandement plein, et il paraît vide ; ses ressources ne s’épuisent point.

Il est grandement droit, et il semble manquer de rectitude.

Il est grandement ingénieux, et il paraît stupide.

Il est grandement disert, et il paraît bègue.

Le mouvement triomphe du froid ; le repos triomphe de la chaleur.

Celui qui est pur et tranquille devient le modèle de l’univers.


-46-

Lorsque le Tao régnait dans le monde, on renvoyait les chevaux pour cultiver les champs.

Depuis quele Tao ne règne plus dans le monde, les chevaux de combat naissent sur les frontières.

Il n’y a pas de plus grand crime que de se livrer à ses désirs.

Il n’y a pas de plus grand malheur que de ne pas savoir se suffire.

Il n’y a pas de plus grande calamité que le désir d’acquérir.

Celui qui sait se suffire est toujours content de son sort.


-47-

Sans sortir de ma maison, je connais l’univers ; sans regarder par ma fenêtre, je découvre les voies du ciel.

Plus l’on s’éloigne et moi l’on apprend.

C’est pourquoi le sage arrive (où il veut) sans marcher ; il nomme les objets sans les voir, sans agir, il accomplit de grandes choses.

-48-Celui qui se livre à l’étude augmente chaque jour (ses connaissances).

Celui qui se livre au Tao diminue chaque jour (ses passions).

Il les diminue et les diminue sans cesse jusqu’à ce qu’il soit arrivé au non-agir.

Dès qu’il pratique le non-agir, il n’y a rien qui lui soit impossible.

C’est toujours par le non-agir que l’on devient le maître de l’empire.

Celui qui aime à agir est incapable de devenir le maître de l’empire.


-49-

Le Saint n’a point de sentiments immuables. Il adopte les sentiments du peuple.

Celui qui est vertueux, il le traite comme un homme vertueux, celui qui n’est pas vertueux, il le traite aussi comme un homme vertueux. C’est là le comble de la vertu.

Celui qui est sincère, il le traite comme un homme sincère ; celui qui n’est pas sincère, il le traite aussi comme un homme sincère. C’est là le comble de la sincérité.

Le Saint vivant dans le monde reste calme et tranquille, et conserve les mêmes sentiments pour tous.

Les cent familles attachent sur lui leurs oreilles et leurs yeux.

Le Saint regarde le peuple comme un enfant.


-50-

L’homme sort de la vie pour entrer dans la mort.

Il y a treize causes de vie et treize causes de mort.

A peine est-il né que ces treize causes de mort l’entraînent rapidement au trépas.

Quelle en est la raison ? C’est qu’il veut vivre avec trop d’intensité.

Or j’ai appris que celui qui sait gouverner sa vie ne craint sur sa route ni le rhinocéros ni le tigre.

S’il entre dans une armée, il n’a besoin ni de cuirasse ni d’armes.

Le rhinocéros ne saurait où le frapper de sa corne, le tigre où le déchirer de ses ongles, le soldat où le percer de son glaive.

Quelle en est la cause ? Il est à l’abri de la mort !


-51-

Le Tao produit les êtres, la Vertu les nourrit. Ils leur donnent un corps et les perfectionnent par une secrète impulsion.

C’est pourquoi tous les êtres révèrent le Tao et honorent la Vertu.

Personne n’a conféré au Tao sa dignité, ni à la Vertu sa noblesse : ils les possèdent éternellement en eux-mêmes.

C’est pourquoi le Tao produit les êtres, les nourrit, les fait croître, les perfectionne, les mûrit, les alimente, les protège.

Il les produit, et ne se les approprie point ; il les fait ce qu’ils sont et ne s’en glorifie point ; il règne sur eux et les laisse libres.

C’est là ce qu’on appelle une vertu profonde.


-52-

Le principe43 du monde est devenu la mère du monde.

Dès qu’on possède la mère, on connaît ses enfants.

Dès que l’homme connaît les enfants et qu’il conserve leur mère, jusqu’à la fin de sa vie il n’est exposé à aucun danger.

S’il clôt sa bouche, s’il ferme ses oreilles et ses yeux jusqu’au terme de ses jours, il n’éprouvera aucune fatigue.

Mais s’il ouvre sa bouche et augmente ses désirs, jusqu’à la fin de sa vie, il ne pourra être sauvé.

Celui qui voit les choses les plus subtiles s’appelle éclairé ; celui qui conserve la faiblesse s’appelle fort.

S’il fait usage de l’éclat (du Tao) et revient à sa lumière, son corps n’aura plus à craindre aucune calamité.

C’est là ce qu’on appelle être doublement éclairé.


-53-

Si j’étais doué de quelque connaissance, je marcherais dans la grande Voie.

La seule chose que je craigne, c’est d’agir.

La grande Voie est très unie, mais le peuple aime les sentiers.

Si les palais sont très brillants, les champs sont très incultes, et les greniers vides.

Les princes s’habillent de riches étoffes ; ils portent un glaive tranchant ; ils se rassasient de mets exquis ; ils regorgent de richesses.

C’est ce qu’on appelle se glorifier du vol ; ce n’est point pratiquer le Tao.


-54-

Celui qui sait fonder ne craint point la destruction ; celui qui sait conserver ne craint point de perdre.

Ses fils et ses petits-fils lui offriront des sacrifices sans interruption.

Si (l’homme) cultive le Tao au-dedans de lui-même, sa vertu deviendra sincère.

S’il le cultive dans sa famille, sa vertu deviendra surabondante.

S’il le cultive dans le village, sa vertu deviendra étendue.

S’il le cultive dans le royaume, sa vertu deviendra florissante.

S’il le cultive dans l’empire, sa vertu deviendra universelle.

C’est pourquoi, d’après moi-même, je juge des autres hommes ; d’après une famille, je juge des autres familles ; d’après un village, je juge des autres villages ; d’après un royaume, je juge des autres royaumes ; d’après l’empire, je juge de l’empire.

Comment sais-je qu’il en est ainsi de l’empire ? C’est uniquement par là


-55-

Celui qui possède une vertu solide ressemble à un nouveau-né qui ne craint ni la piqûre des animaux venimeux, ni les griffes des bêtes féroces, ni les serres des oiseaux de proie.

Ses os sont faibles, ses nerfs sont mous, et cependant il saisit fortement les objets.

Il ne connaît pas encore l’union des deux sexes, et cependant certaines parties (de son corps) éprouvent un orgasme viril. Cela vient de la perfection du semen.

Il crie tout le jour et sa voix ne s’altère point, cela vient de la perfection de l’harmonie (de la force vitale).

Connaître l’harmonie s’appelle être constant.

Connaître la constance s’appelle être éclairé.

Augmenter sa vie s’appelle une calamité.

Quand le cœur donne l’impulsion à l’énergie vitale, cela s’appelle être fort.

Dès que les êtres sont devenus robustes, ils vieillissent.

C’est ce qu’on appelle ne pas imiter le Tao.

Celui qui n’imite pas le Tao périt de bonne heure.


-56-

L’homme qui connaît (le Tao) ne parle pas ; celui qui parle ne le connaît pas.

Il clôt sa bouche, il ferme ses oreilles et ses yeux, il émousse son activité, il se dégage de tous liens, il tempère sa lumière (intérieure), il s’assimile au vulgaire. On peut dire qu’il ressemble au Tao.

Il est inaccessible à la faveur comme à la disgrâce, au profit comme au détriment, aux honneurs comme à l’ignominie.

C’est pourquoi il est l’homme le plus honorable de l’univers.


-57-

Avec la droiture, on gouverne le royaume ; avec la ruse, on fait la guerre ; avec le non-agir, on devient le maître de l’empire.

Comment sais-je qu’il en est ainsi de l’empire ? Par ceci.

Plus le roi multiplie les prohibitions et les défenses, et plus le peuple s’appauvrit ;

Plus le peuple a d’instruments de lucre, et plus le royaume se trouble ;

Plus le peuple a d’adresse et d’habileté, et plus l’on voit fabriquer d’objets bizarres ;

Plus les lois se manifestent, et plus les voleurs s’accroissent.

C’est pourquoi le Saint dit : Je pratique le non-agir, et le peuple se convertit de lui-même.

J’aime la quiétude, et le peuple se rectifie de lui-même.

Je m’abstiens de toute occupation, et le peuple s’enrichit de lui-même.

Je me dégage de tous désirs, et le peuple revient de lui-même à la simplicité.


-58-

Lorsque l’administration (paraît) dépourvue de lumières, le peuple devient riche.

Lorsque l’administration est clairvoyante, le peuple manque de tout.

Le bonheur naît du malheur, le malheur est caché au sein du bonheur. Qui peut en prévoir la fin ?

Si le prince n’est pas droit, les hommes droits deviendront trompeurs, et les hommes vertueux, pervers.

Les hommes sont plongés dans l’erreur, et cela dure depuis bien longtemps !

C’est pourquoi le Saint est juste et ne blesse pas (le peuple).

Il est désintéressé et ne lui fait pas de tort.

Il est droit et ne le redresse pas.

Il est éclairé et ne l’éblouit pas.


-59-

Pour gouverner les hommes et servir le ciel, rien n’est comparable à la modération.

La modération doit être le premier soin de l’homme.

Quand elle est devenue son premier soin, on peut dire qu’il accumule abondamment la vertu.

Quand il accumule abondamment la vertu, il n’y a rien dont il ne triomphe.

Quand il n’y a rien dont il ne triomphe, personne ne connaît ses limites.

Quand personne ne connaît ses limites, il peut posséder le royaume.

Celui qui possède la mère du royaume peut subsister longtemps.

C’est ce qu’on appelle avoir des racines profondes et une tige solide.

Voilà l’art de vivre longuement et de jouir d’une existence durable.


-60-

Pour gouverner un grand royaume, (on doit) imiter (celui qui) fait cuire un petit poisson.

Lorsque le prince dirige l’empire par le Tao, les démons ne montrent point leur puissance.

Ce n’est point que les démons manquent de puissance, c’est que les démons ne blessent point les hommes.

Ce n’est point que les démons ne (puissent) blesser les hommes, c’est que le Saint lui-même ne blesse point les hommes.

Ni le Saint ni les démons ne les blessent ; c’est pourquoi ils confondent ensemble leur vertu.


-61-

Un grand royaume (doit s’abaisser comme) les fleuves et les mers, où se réunissent (toutes les eaux de) l’empire.

Dans le monde, tel est le rôle de la femelle. En restant en repos, elle triomphe constamment du mâle. Ce repos est une sorte d’abaissement.

C’est pourquoi, si un grand royaume s’abaisse devant les petits royaumes, il gagnera les petits royaumes.

Si les petits royaumes s’abaissent devant un grand royaume, ils gagneront le grand royaume.

C’est pourquoi les uns s’abaissent pour recevoir, les autres s’abaissent pour être reçus.

Ce que désire uniquement un grand royaume, c’est de réunir et de gouverner les autres hommes.

Ce que désire uniquement un petit royaume, c’est d’être admis à servir les autres hommes.

Alors tous deux obtiennent ce qu’ils désiraient.

Mais les grands doivent s’abaisser !


-62-

Le Tao est l’asile de tous les êtres ; c’est le trésor de l’homme vertueux et l’appui du méchant.

Les paroles excellentes peuvent faire notre richesse, les actions honorables peuvent nous élever au-dessus des autres.

Si un homme n’est pas vertueux, pourrait-on le repousser avec mépris ?

C’est pour cela qu’on avait établi un empereur et institué trois ministres.

Il est beau de tenir devant soi une tablette de jade, ou d’être monté sur un quadrige ; mais il vaut mieux rester assis pour avancer dans le Tao. Pourquoi les anciens estimaient-ils le Tao ? N’est pas parce qu’on le trouve naturellement sans le chercher tout le jour ? N’est-ce pas parce que les coupables obtiennent par lui la liberté et la vie ?

C’est pourquoi (le Tao) est l’être le plus estimable du monde.


-63-

(Le sage) pratique le non-agir, il s’occupe de la non-occupation, et savoure ce qui est sans saveur.

Les choses grandes ou petites, nombreuses ou rares, (sont égales à ses yeux).

Il venge ses injures par des bienfaits.

Il commence par des choses aisées, lorsqu’il en médite de difficiles ; par de petites choses, lorsqu’il en projette de grandes.

Les choses les plus difficiles du monde on nécessairement commencé par être aisées.

Les choses les plus grandes du monde ont nécessairement commencé par être petites.

DE là vient que, jusqu’à la fin, le Saint ne cherche point à faire de grandes choses ; c’est pourquoi il peut accomplir de grandes choses.

Celui qui promet à la légère tient rarement sa parole.

Celui qui trouve beaucoup de choses faciles éprouve nécessairement de grandes difficultés.

De là vient que le Saint trouve tout difficile ; c’est pourquoi, jusqu’au terme de sa vie, il n’éprouve nulles difficultés.


-64-

Ce qui est calme est aisé à maintenir ; ce qui n’a pas encore paru est aisé à prévenir ; ce qui est faible est aisé à briser ; ce qui est menu est aisé à disperser.

Arrêtez-le mal avant qu’il n’existe ; calmez le désordre avant qu’il n’éclate.

Un arbre d’une grande circonférence est né d’une racine aussi déliée qu’un cheveu ; une tour de neuf étages est sortie d’une poignée de terre ; un voyage de mille lis a commencé par un pas !

Celui qui agit échoue, celui qui s’attache à une chose la perd.

De là vient que le Saint n’agit pas, c’est pourquoi il n’échoue point.

Il ne s’attache à rien, c’est pourquoi il ne perd point.

Lorsque le peuple fait une chose, il échoue toujours au moment de réussir.

Soyez attentif à la fin comme au commencement, et alors vous n’échouerez jamais.

De là vient que le Saint fait consister ses désirs dans l’absence de tout désir. Il n’estime point les biens d’une acquisition difficile.

Il fait consister son étude dans l’absence de toute étude, et se préserve des fautes des autres hommes.

Il n’ose pas agir afin d’aider tous les êtres à suivre leur nature.


-65-

Dans l’Antiquité, ceux qui excellaient à pratiquer le Tao ne l’employaient point à éclairer le peuple ; ils l’employaient à le rendre simple et ignorant.

Le peuple est difficile à gouverner parce qu’il a trop de prudence.

Celui qui se sert de la prudence pour gouverner le royaume est le fléau du royaume.

Celui qui ne se sert pas de la prudence pour gouverner le royaume fait le bonheur du royaume.

Lorsqu’on connaît ces deux choses, on est le modèle (de l’empire).

Savoir être le modèle (de l’empire), c’est être doué d’une vertu céleste.

Cette vertu céleste est profonde, immense, opposée aux créatures.

Par elle on parvient à procurer une paix générale.


-66-

Pourquoi les fleuves et les mers peuvent-ils être les rois de toutes les eaux ?

Parce qu’ils savent se tenir au-dessous d’elles.

C’est pour cela qu’ils peuvent être les rois de toutes les eaux.

Aussi lorsque le Saint désire d’être au-dessus du peuple, il faut que, par ses paroles, il se mette au-dessous de lui.

Lorsqu’il désire d’être placé en avant du peuple, il faut que, de sa personne, il se mette après lui.

De là vient que le Saint est placé au-dessus de tous et il n’est point à charge au peuple ; il est placé en avant de tous et le peuple n’en souffre pas.

Aussi tout l’empire aime à le servir et ne s’en lasse point.

Comme il ne dispute pas (le premier rang), il n’y a personne dans l’empire qui puisse le lui disputer.


-67-

Dans le monde tous me disent éminent, mais je ressemble à un homme borné.

C’est uniquement parce que je suis éminent, que je ressemble à un homme borné.

Quand à (ceux qu’on appelle) éclairés, il y a longtemps que leur médiocrité est connue !

Je possède trois choses précieuses : je les tiens et les conserve comme un trésor.

La première s’appelle l’affection ; la seconde s’appelle l’économie ; la troisième s’appelle l’humilité, qui m’empêche de vouloir être le premier de l’empire.

J’ai de l’affection, c’est pourquoi je puis être courageux.

J’ai de l’économie, c’est pourquoi je puis faire de grandes dépenses.

Je n’ose être le premier de l’empire, c’est pourquoi je puis devenir le chef de tous les hommes.

Mais aujourd’hui on laisse l’affection pour s’abandonner au courage ; on laisse l’économie pour se livrer à de grandes dépenses ; on laisse le dernier rang pour rechercher le premier :

Voilà qui conduit à la mort.

Si l’on combat avec un cœur rempli d’affection, on remporte la victoire ; si l’on défend (une ville), elle est inexpugnable.

Quand le ciel veut sauver un homme, il lui donne l’affection pour le protéger.


-68-

Celui qui excelle à commander une armée n’a pas une ardeur belliqueuse.

Celui qui excelle à combattre ne se laisse pas aller à la colère.

Celui qui excelle à vaincre ne lutte pas.

Celui qui excelle à emporter les hommes se met au-dessous d’eux.

C’est là ce qu’on appelle posséder la vertu qui consiste à ne point lutter.

C’est ce qu’on appelle savoir se servir des forces des hommes.

C’est ce qu’on appelle s’unir au ciel.

Telle était la science sublime des Anciens.


-69-

Voici ce que disait un ancien guerrier :

Je n’ose donner le signal, j’aime mieux le recevoir.

Je n’ose avancer d’un pouce, j’aime mieux reculer d’un pied.

C’est ce qui s’appelle n’avoir pas de rang à suivre, de bras à étendre, d’ennemis à poursuivre, ni d’arme à saisir.

Il n’y a pas de plus grand malheur que de résister à la légère.

Résister à la légère, c’est presque perdre notre trésor.

Aussi, lorsque deux armées combattent à armes égales, c’est l’homme le plus compatissant qui remporte la victoire


-70-

Mes paroles sont très faciles à comprendre, très faciles à pratiquer.

Dans le monde personne ne peut les comprendre, personne ne peut les pratiquer.

Mes paroles ont une origine, mes actions ont une règle.

Les hommes ne les comprennent pas, c’est pour cela qu’ils m’ignorent.

Ceux qui me comprennent sont bien rares. Je n’en suis que plus estimé.

De là vient que le Saint se revêt d’habits grossiers et cache des pierres précieuses dans son sein


-71-

Savoir et (croire qu’on) ne sait pas, c’est le comble du mérite.

Ne pas savoir et (croire qu’on) sait, c’est la maladie (des hommes).

Si vous vous affligez de cette maladie vous ne l’éprouverez pas.

Le Saint n’éprouve pas cette maladie, parce qu’il s’en afflige.

Voilà pourquoi il ne l’éprouve pas.


-72-

Lorsque le peuple ne craint pas les choses redoutables, ce qu’il y a de plus redoutable (la mort) vient fondre sur lui.

Gardez-vous de vous trouver à l’étroit dans votre demeure, gardez-vous de vous dégoûter de votre sort.

Je ne me dégoûte point du mien, c’est pourquoi il ne m’inspire point de dégoût.

De là vient que le Saint se connaît lui-même et ne se met point en lumière ; il se ménage et ne se prise point.

C’est pourquoi il laisse ceci et adopte cela.


-73-

Celui qui met son courage à oser, trouver la mort.

Celui qui met son courage à ne pas oser, trouve la vie.

De ces deux choses, l’une est utile, l’autre est nuisible.

Lorsque le ciel déteste quelqu’un, qui est-ce qui pourrait sonder ses motifs ?

C’est pourquoi le Saint se décide difficilement à agir.

Telle est la voie (la conduite) du ciel.

Il ne lutte point, et il sait remporter la victoire.

Il ne parle point, et (les êtres) savent lui obéir.

Il ne les appelle pas, et ils accourent d’eux-mêmes.

Il paraît lent, et il sait former des plans habiles.

Le filet du ciel est immense ; ses mailles sont écartées et cependant personne n’échappe


-74-

Lorsque le peuple ne craint pas la mort, comment l’effrayer par la menace de la mort ?

Si le peuple craint constamment la mort, et que quelqu’un fasse le mal, je puis le saisir et le tuer, et alors qui osera (l’imiter) ?

Il y a constamment un magistrat suprême qui inflige la mort.

Si l’on veut remplacer ce magistrat suprême, et infliger soi-même la mort, on ressemble à un homme (inhabile) qui voudrait tailler le bois à la place d’un charpentier.

Lorsqu’on veut tailler le bois à la place d’un charpentier, il est rare qu’on ne se blesse pas les mains.


-75-

Le peuple a faim parce que le prince dévore une quantité d’impôts.

Voilà pourquoi il a faim.

Le peuple est difficile à gouverner parce que le prince aime à agir.

Voilà pourquoi il est difficile à gouverner.

Le peuple méprise la mort parce qu’il cherche avec trop d’arder les moyens de vivre.

Voilà pourquoi il méprise la mort.

Mais celui qui ne s’occupe pas de vivre est plus sage que celui qui estime la vie.


-76-

Quand l’homme vient au monde, il est souple et faible ; quand il meurt, il est roide et fort.

Quand les arbres et les plantes naissent, ils sont souples et tendres ; quand ils meurent, ils sont secs et arides.

La roideur et la force sont les compagnes de la mort ; la souplesse et la faiblesse sont les compagnes de la vie.

C’est pourquoi, lorsqu’une armée est forte, elle n’emporte pas la victoire.

Lorsqu’un arbre est devenu fort, on l’abat.

Ce qui est fort et grand occupe le rang inférieur ; ce qui est souple et faible occupe le rang supérieur.


-77-

La voie du ciel (c’est-à-dire le ciel) est comme l’ouvrier en arcs, qui abaisse ce qui est élevé, et élève ce qui est bas ; qui ôte le superflu, et supplée à ce qui manque.

Le ciel ôte à ceux qui ont du superflu pour aider ceux qui n’ont pas assez.

Il n’en est pas ainsi de l’homme : il ôte à ceux qui n’ont pas assez pour donner à ceux qui ont du superflu.

Quel est celui qui est capable de donner son superflu aux hommes de l’empire. Celui-là seul qui possède le Tao.

C’est pourquoi le Saint fait (le bien) et ne s’en prévaut point.

Il accomplit de grandes choses et ne s’y attache point.

Il ne veut pas laisser voir sa sagesse.


-78-

Parmi toutes les choses du monde, il n’en est point de plus molle et de plus faible que l’eau, et cependant, pour briser ce qui est dur et fort, rien ne peut l’emporter sur elle.

Pour cela rien ne peut remplacer l’eau.

Ce qui est faible triomphe de ce qui est fort ; ce qui est mou triomphe de ce qui est dur.

Dans le monde, il n’y a personne qui ne connaisse (cette vérité), mais personne ne peut la mettre en pratique.

C’est pourquoi le Saint dit : Celui qui supporte les opprobres du royaume devient chef du royaume.

Celui qui supporte les calamités du royaume devient le roi de l’empire.

Les paroles droites paraissent contraires (à la raison).


-79-

Si vous voulez apaiser les grandes inimitiés des hommes, ils conserveront nécessairement un reste d’inimitié.

Comment pourraient-ils devenir vertueux ?

De là vient que le Saint garde la partie gauche du contrat et ne réclame rien aux autres.

C’est pourquoi celui qui a de la vertu songe à donner, celui qui est sans vertu songe à demander.

Le ciel n’affectionne personne en particulier. Il donne constamment aux hommes vertueux.


-80-

(Si je gouvernais) un petit royaume et un peuple peu nombreux, n’eût-il des armes que pour dix ou cent hommes, je l’empêcherais de s’en servir.

J’apprendrais au peuple à craindre la mort et à ne pas émigrer au loin.

Quand il aurait des bateaux et des chars, il n’y monterait pas.

Quand il aurait des cuirasses et des lances, il ne les porterait pas.

Je le ferais revenir à l’usage des cordelettes nouées.

Il savourerait sa nourriture, il trouverait de l’élégance dans ses vêtements, il se plairait dans sa demeure, il aimerait ses simples usages.

Si un autre royaume se trouvait en face du mien, et que les cris des coqs et des chiens s’entendissent de l’un à l’autre, mon peuple arriverait à la vieillesse et à la mort sans avoir visité le peuple voisin.


-81-

Les paroles sincères ne sont pas élégantes ; les paroles élégantes ne sont pas sincères.

L’homme vertueux n’est pas disert ; celui qui est disert n’est pas vertueux.

Celui qui connaît (le Tao) n’est pas savant ; celui qui est savant ne le connaît pas.

Le Saint n’accumule pas (les richesses).

Plus il emploie (sa vertu) dans l’intérêt des hommes, et plus elle augmente.

Plus il donne aux hommes et plus il s’enrichit. Telle est la voie du ciel, qu’il est utile aux êtres et ne leur nuit point. Telle est la voie du Saint, qu’il agit et ne dispute point.

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